Plaidoyer pour des cultures régénératrices: Le développement durable ne suffit plus

Daniel C. Wahl (Traduction et adaptation : Annelise Meyer et Jérôme Peyronnet)

La durabilité seule n’est pas un objectif pertinent. Ce terme en lui-même est inadéquat, dans la mesure où il ne donne aucune indication de cible : que devons-nous rendre durable ? C’est en 2005, après deux années passées à travailler sur ma thèse de doctorat en design durable, que j’ai trouvé la réponse : ce que nous devons travailler à rendre durable, ce sont les mécanismes sous-jacents de santé, de résilience et d’adaptabilité qui permettent de maintenir cette planète dans un état dans lequel la vie dans son ensemble peut s’épanouir. En bref, le design durable est un design qui promeut la santé des humains et de la planète (Wahl, 2006b).

Une culture humaine régénératrice est à la fois saine, résiliente et adaptable : elle prend soin de la planète et de la vie, car elle est consciente qu’il s’agit de la manière la plus efficace de créer un avenir florissant pour l’ensemble de l’humanité. Le concept de résilience est étroitement lié à la santé, en ce qu’il décrit la capacité à recouvrir des fonctions vitales de base et à rebondir après une crise ou un effondrement temporaire. En positionnant notre projet de durabilité sur un plan systémique, nous affirmons notre intention de soutenir les mécanismes qui contribuent à relier et renforcer l’ensemble du système. La durabilité touche avant tout à la santé et à la résilience systémiques à tous les échelons : local, régional, global.

La science de la complexité nous apprend qu’en tant que participants à un système éco- psycho-social dynamique et complexe, soumis à des limites biophysiques spécifiques, nous devons nous donner pour objectif non pas de prédire et de contrôler, mais de participer de manière appropriée (Goodwin, 1999a). Pour déterminer la forme que doit prendre cetteparticipation appropriée, il convient de mieux observer les relations et interactions systémiques, de viser à soutenir la résilience et la santé de l’ensemble du système, de favoriser la diversité et les redondances à de multiples échelles et de faciliter l’émergence positive, en prêtant attention à la qualité des connexions et des flux d’informations dans le système. Ce livre explore les moyens d’y parvenir. [Ceci est un extrait d’un sous-chapitre du livre Designing Regenerative Cultures, publié par Triarchy Press en 2016.]

Dans un contexte de complexité et d’imprédictibilité extrêmes, le principe de précaution fait partie des principaux instruments mis en œuvre afin d’orienter les décisions et de limiter autant que possible leurs impacts négatifs sur la santé environnementale et humaine future. Que ce soit à travers la Charte mondiale pour la nature des Nations Unies (1982), le Protocole de Montréal (1987), la Déclaration de Rio sur l’environnement et le développement (1992), le

Protocole de Kyoto ou encore la Conférence des Nations Unies Rio+20 (2012), le monde s’accorde régulièrement depuis plusieurs décennies sur l’application du principe de précaution.

Voici sa définition, telle qu’elle a été énoncée dans la Déclaration de Wingspread : « Quand une activité présente une menace pour la santé de l’homme ou de l’environnement, des mesures de précaution doivent être prises, et ce, même si certaines relations de cause à effet ne sont pas clairement établies scientifiquement. » (1998). Conformément au principe de précaution, la charge de la preuve de l’absence de nocivité incombe à la personne ou organisation proposant et mettant en œuvre l’action considérée ; or, dans la pratique, toutes les actions dont les effets potentiellement nocifs n’ont pas (encore !) été prouvés restent autorisées sans faire l’objet de contrôles. En théorie, appliquer le principe de précaution implique de mettre en place des mesures de précaution pour faire face à un contexte incertain. Dans la pratique, ce n’est pas ainsi qu’il est appliqué.

Alors même que des groupes de travail des Nations Unies et qu’un grand nombre de gouvernements nationaux ont réaffirmé à maintes reprises l’intérêt du principe de précaution, la pratique montre combien il est difficile à mettre en œuvre dans un monde où l’incertitude est toujours plus ou moins présente. De fait, dans l’hypothèse où il serait impossible de prouver avec certitude l’absence d’effets secondaires futurs inattendus et d’impact sur la santé humaine ou environnementale, le risque est que le principe de précaution bloque des innovations durables et de nouvelles technologies potentiellement très bénéfiques.

Et si les designers, innovateurs, décideurs politiques et professionnels de la planification évaluaient leurs projets à l’aune de leur potentiel de préservation, de restauration, de régénération du vivant ?

Pourquoi ne limiterions-nous pas l’échelle de déploiement d’un projet à un échelon local ou régional, le temps de démontrer son impact positif de manière univoque ?

Se fixer pour objectif de designer pour la santé des systèmes ne suffira pas à prévenir tout effet secondaire inattendu ou incertitude ; mais en optant pour une approche d’expérimentation par itérations, nous pourrions nous orienter vers une culture régénératrice. Il est urgent d’instaurer un nouveau Serment d’Hippocrate pour les designers, innovateurs et planificateurs : ne pas nuire ! Pour donner vie à cette nouvelle éthique, tout projet de design, de technologie ou de planification devrait être fondé sur une intention salutogénique :l’intention de concevoir pour la santé des humains, des écosystèmes et de la planète. Ce n’est qu’ainsi que nous pourrons passer de l’approche « business as usual », non durable, à une innovation restaurative et régénératrice, pour opérer la transition vers une culture régénératrice.

Posons-nous la question : comment pouvons-nous prendre des décisions de design, d’innovation, de planification et de politiques qui soutiennent positivement la santé des humains, de nos communautés et de l’environnement ?

Il s’agit d’abord d’inverser la dégradation des écosystèmes par l’activité humaine en cours depuis des millénaires. Alors que les réserves en ressources disponibles déclinent à l’échelle globale, que la demande pour ces ressources augmente au fur et à mesure que la population humaine croît, nous continuons de saper les fonctions des écosystèmes, à travers des approches de design et des modes de vie irresponsables et fondés sur une consommation effrénée.

Si nous parvenons à réduire la demande et la consommation à l’échelle globale tout en renouvelant les ressources à travers des approches de design et des technologies régénératrices, alors nous aurons l’opportunité de créer une civilisation humaine régénératrice. De passer d’une logique d’extraction des ressources fossiles à une logique d’exploitation de ressources biologiques régénérées de manière renouvelable, corollaire d’une augmentation radicale dans la productivité et le recyclage des ressources. Bill Reed a décrit plusieurs des changements nécessaires à l’émergence d’une culture véritablement régénératrice.

« Au lieu de moins endommager l’environnement, il convient d’apprendre comment chacun peut contribuer à l’environnement, en considérant l’état des systèmes écologiques comme base de la conception. L’enjeu est de parvenir à cadrer et comprendre les interrelations des systèmes vivants de manière intégrée, pour passer d’une vision fragmentée à une vision holistique des systèmes. Ce véritable saut culturel nécessite une approche basée sur le contexte local. […] Le rôle des designers et des parties prenantes est de créer un système complet de relations mutuellement avantageuses. » — Bill Reed (2007 : 674)

Bill Reed voit dans la « pensée holistique » et la « pensée écosystémique » les deux piliers du changement de paradigme dont nous avons besoin pour créer une culture régénératrice (détail dans les chapitres 3, 4 et 5). Ils vont de pair avec un recadrage radical de notre vision de la durabilité. Comme il l‘exprime : « La durabilité correspond au chemin vers la prise de conscience que tout est connecté ; la conscience que les systèmes commerciaux, de construction, sociétaux, géologiques, et la nature forment un seul et même système de relations intégrées ; que ces systèmes sont autant de co-participants à l’évolution de la

vie » (2007). Dès lors que ce changement de perspective est opéré, il devient possible de concevoir la vie comme « un processus entier d’évolution continue, faisant émerger des relations plus riches, plus diverses et mutuellement avantageuses ». La création de systèmes régénératifs ne constitue pas seulement un changement d’ordre technique, économique, écologique ou social : elle doit aller de pair avec une remise en perspective de ce que nous pensons de nous-mêmes, de nos relations les uns aux autres et de la vie dans son entièreté.

L’illustration 1 montre la façon dont ces différents changements de perspective s’opèrent pour permettre de passer d’une culture du « business as usual » à la création d’une culture régénératrice. L’objectif de création de cultures régénératrices transcende et inclut le concept de durabilité. Tandis que le design restauratif vise à restaurer la capacité d’autorégulation des écosystèmes locaux, le design de réconciliation fait directement référence à la participation active de l’humanité dans les processus de la vie, l’unité de la nature et la culture. Le design régénératif a pour objet de créer des cultures régénératrices capables d’apprendre et de se transformer en continu en réponse et en anticipation à des changements inévitables. Les cultures régénératrices préservent et renforcent l’abondance bioculturelle pour les futures générations de l’humanité et de la vie dans son ensemble.

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Illustration 1 adaptée de travaux de Bill Reed (2006) avec son autorisation

Peu à peu, tandis que le mythe de la séparation entre être humain et nature approche des limites de son utilité, les effets néfastes de la vue du monde qui lui est associée, ainsi que les comportements qui en résultent directement affectent la vie dans son ensemble. Devenus une menace pour la santé de la planète, nous commençons à redécouvrir notre relation intime avec la vie. La vision du design régénératif pour la santé des systèmes développée par Bill Reed est dans la même lignée que les travaux de Patrick Geddes, Aldo Leopold, Lewis Mumford, Buckminster Fuller, Ian McHarg, E.F. Schumacher, John Todd, John Tillman Lyle, David Orr, Bill Mollison, David Holmgren, et beaucoup d’autres qui ont exploré le design dans le contexte de la santé d’un système entier.

Un nouveau récit culturel est en train d’émerger, qui porte en lui les germes d’une culture humaine véritablement régénératrice. Nous ne connaissons pas encore ses manifestations, pas plus que nous ne savons comment nous parviendrons à sortir d’un « monde en crise » pour connaître l’avenir prospère qu’elle nous promet. Mais plusieurs aspects de cet avenir sont déjà présents.

Penser que la transformation culturelle implique de remplacer le vieux récit par un nouveau récit serait une erreur. Cette séparation dualiste fait elle-même partie intégrante du mythe originel de séparation entre être humain et nature. Sans être une négation totale de la vision dominante, le « nouveau récit » inclut cette perspective sans la considérer comme la seule possible. Il reste ainsi ouvert à d’autres savoirs et perspectives.

Il convient d’embrasser l’incertitude et l’ambiguïté, pour pouvoir tenir compte des multiples perspectives existantes sur notre participation appropriée à la complexité. Des perspectives qui valident le vieux récit de séparation, mais aussi le récit plus ancien de notre unité avec la terre et le cosmos. Elles peuvent nous aider à trouver une façon régénérative d’être humain en intimité, en réciprocité et en communion avec la vie dans sa globalité, pour devenir des co- créateurs conscients du « nouveau récit » de l’humanité.

Notre impatience et le sentiment d’urgence qui nous font sauter sur les réponses, solutions et conclusions trop rapidement sont compréhensibles face à l’aggravation des souffrances individuelles, collectives, sociales, culturelles et écologiques ; mais cette tendance à privilégier les réponses plutôt qu’à approfondir les questions fait elle-même partie de l’ancien récit.

L’art de l’innovation culturelle transformative consiste dans une large mesure à reconnaître et faire la paix avec le fait que « nous ne savons pas », et à explorer de nouvelles questions ; à nous assurer que nous nous posons les bonnes questions ; à être plus attentifs à nos relations et à la façon dont nous favorisons tous l’advenir d’un monde non seulement à travers nos actions, mais aussi à travers la qualité de notre façon d’être.Une culture régénératrice émergera de la recherche et de l’expérimentation de nouvelles façons de vivre, de nous relier à nous-mêmes, à la communauté et au vivant dans son ensemble. Au cœur de la création de cultures régénératrices, il y a une invitation à vivre les questions ensemble.

[Ceci est un extrait d’un sous-chapitre du livre Designing Regenerative Cultures, publié par Triarchy Press en 2016.]

Merci pour la traduction et adaptation: Annelise Meyer et Jérôme Peyronnet

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Daniel Christian Wahl — Catalyzing transformative innovation in the face of converging crises, advising on regenerative whole systems design, regenerative leadership, and education for regenerative development and bioregional regeneration.

Author of the internationally acclaimed book Designing Regenerative Cultures

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Catalysing transformative innovation, cultural co-creation, whole systems design, and bioregional regeneration. Author of Designing Regenerative Cultures

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